« Et la lumière fut » : Jacques Lusseyran éclaire notre expérience de la vie

Je voudrais ici lever un doute : ce site N’EST PAS un site ésotérique.

Je ne vous parlerai ni de voyance, ni de religion, ni de méthodes bizarres pour se nourrir de lumière et pas d’aliment terrestre

La lumière est ici abordée en tant que « matière », et comme point de départ de la création, c’est tout.

Donc ne soyez pas étonné si je me permets de vous présenter ce livre au titre plutôt pompeux et à la couverture démodée (il existe toutefois une édition poche). Ne vous y fiez pas : derrière ces références bibliques qui feraient fuir n’importe quel cartésien, se cache l’incroyable témoignage d’un aveugle qui nous donne une grande leçon d’humanité à plus d’un titre (voire également une leçon artistique et une leçon scientifique, j’y viendrai…).

Si Jérôme Garcin a contribué à faire connaître cet homme avec son livre Le voyant,  ce résistant est resté trop longtemps et très injustement inconnu du grand public, alors qu’il devrait, à mon sens, faire parti des programmes scolaires ! Comment se fait-il qu’on n’ait pas déjà fait trois biopics sur ce type ??!!!

Devenu  aveugle à l’âge de 8 ans (ironiquement à cause de ses lunettes), ses parents décident de ne pas le mettre dans un Institut spécialisé pour aveugles, et font tout pour « le jeter dans le monde » (faire en sorte qu’il reste avec ses camarades dans son école). Il se réadapte très vite et découvre un secret époustouflant de pouvoir voir sans ses yeux. A force de courage, il va suivre une scolarité brillante, à Louis le Grand, et préparer l’École Normale Supérieure. La guerre va éclater et il se verra par Vichy interdit de devenir enseignant (cette fonction étant exclue aux aveugles !) Lusseyran en dépit de son handicap va devenir le chef d’un groupe de résistants Les Volontaires de la Liberté qui, plus tard, va se greffer à Défense de la France. Il va coordonner la distribution des journaux, jusqu’à 250 000 exemplaires, distribués dans toute la France, et diriger les cellules. Bien sûr, il sera dénoncé par un agent double, et sera déporté à Buchenwald, d’où il reviendra vivant. Non reconnu par ses pairs à la Libération, il s’exile aux États-Unis où il deviendra enseignant. En 1971, il meurt dans un accident de la route.

« Mais alors, quel rapport avec la lumière? »

D’abord, sa façon de la voir et de la décrire : même s’il a été voyant dans son enfance, il est tout-à-fait surprenant de lire d’aussi belles et aussi justes descriptions de paysages de la part d’un aveugle. En voici un exemple avec ce qui a constitué pour lui l’endroit préféré de son enfance : Juvardeil.

Cette rivière, la Sarthe, à la fois lente et profonde, silencieuse au milieu de ses vastes prairies qu’elle recouvre de ses eaux au moment des crues, prise tout au long de son cours, dans une interminable gaine de peupliers chevelus, ressemble elle-même à ces vieilles dames devenues, avec l’âge, souriantes et discrètes, qui tolèrent la vie autour d’elles mais ne la partagent plus.

Plus en amont, Lusseyran nous raconte la façon dont la lumière lui est apparue, peu après son accident :

C’est alors qu’un instinct (j’allais presque dire : une main se posant sur moi) m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses mais plus près de moi. A regarder de l’intérieur, vers l’intérieur, au lieu de m’obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors. Cessant de mendier aux passants le soleil, je me retournai d’un coup et je le vis de nouveau : il éclatait dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle. Il avait gardé intacte sa flamme joyeuse : montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front. Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais en dehors quand il m’attendait chez moi. […]

La substance de l’univers s’était condensé à nouveau, s’était redessinée et repeuplée. J’ai vu un rayonnement partir d’un lieu dont je n’avais aucune idée, qui pouvait être aussi bien hors de moi qu’en moi. Mais un rayonnement ou, pour être plus exact, une lumière, la Lumière. »

On  pourra attribuer à cette expérience presque mystique, un retournement psychologique ou une forme de résilience que décrit très bien Boris Cyrulnik dans Un merveilleux malheur : une capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité.

J’y vois pour ma part, un excellent exemple de la panne d’inspiration artistique : quand on ne sait plus quoi écrire, plus quoi dessiner, plus quoi peindre, bref… plus quoi faire. On a tendance à aller chercher des tas d’idées à l’extérieur (et souvent sur internet). Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, mais le résultat de ce qui nous aura inspiré ne sera pas forcément très efficace ou très authentique. Comme le dit très justement Rilke dans Lettre à un jeune poète (un autre livre méga important pour tout créateur, quel qu’il soit), il faut savoir « descendre en soi » pour toucher au plus près de la vérité de ce qui nous entoure.

Mais l’interprétation de la résilience pourrait effectivement être corroborée par ce passage :

Déjà reconnaissant, car une permission m’avait été donnée : je remontais le cours de la fatalité ; ma cécité n’était plus nécessaire. Elle n’était plus déjà qu’un accident particulier de ma vie. De ma liberté je me formais déjà une opinion précoce et rassurante. Je crus en elle, et ce fut le premier enseignement que je tins du malheur. (…) Tout enfant encore, je comprenais que notre liberté n’est pas dans le refus de ce qui nous frappe. Être libre, je le voyais, c’était, acceptant les faits, de renverser l’ordre de leur conséquences.

Comment ne pas être frappé par la maturité de cet enfant philosophe?

Dans un autre registre, l’auteur énumère un peu plus loin ses différentes manières de voir chacune des lettres de l’alphabet :

A rouge aux bras ouverts,

B bleu du ciel toit qui domine et rassure,

E crème couleur muette et l’attente des sons,

F orangé,

G rose des briques,

H toute dignité bleu-noir vêtement solennel,

I vert clair triomphant flèche dressée défi de l’espoir,

J bleu tendre rêverie des souvenirs,

L verte et douce tige montée de la vie et des mains qui prennent,

M et N noirs jumeaux noués et sûrs,

P pâleur cernée de bleu paix sans fin des lieux fermés,

T défense rose et rouge double lame,

U jaune paille appel et fuite.

Elles jouaient chacune un personnage, un  personnage et non pas un symbole. Elles avaient l’entêtement, les exigences de personnes vivantes qui ne sauraient être que ce qu’elles sont. La couleur de chacune n’étant pas un vêtement qu’elle pût à loisir échanger, laisser pour compte. Sa couleur était sa nature, son identité. Je fis pourtant d’aventure quelque essai et, lisant un jour Rimbaud et ses Voyelles, je voulus que A m’apparût noir, I rouge, U vert, O bleu : je ne le pus pas. A restait A, rouge debout les bras ouverts et désignant l’infini ; U fuyait toujours dans une lente perte de lumière.

Bien que Lusseyran s’en défende, on pourrait y trouver là un exemple de synesthésie : c’est-à-dire la description d’un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés.

C’est assez bien expliqué dans cette vidéo :

A maintes reprises, Jacques Lusseyran confirme l’hypothèse de la synesthésie entre sa perception visuel et sa perception sonore :

La musique est faite pour les aveugles, mais il est des aveugles qui ne sont pas fait pour elle, j’étais de ceux-là : j’étais un aveugle visuel. Je ne devenais pas un musicien et la raison en était drôle. A peine avais-je formé un son sur les cordes de la, de ré, de sol ou de do, que déjà je ne l’écoutais plus, je le regardais. Sons, accords, mélodies, rythmes, tout se transformait immédiatement en images en courbes, en lignes, en figures, en paysages, et par-dessus tout, en couleurs.

La deuxième partie du livre décrit la guerre, la résistance et la déportation. C’est paradoxalement dans cet enfer que Lusseyran découvrira les plus belles pépites de la vie.

Bref, son titre le confirme : ce livre est une bible ! Combien de stations de métro ai-je raté à cause de lui, trop absorbée par la sincérité de ses émotions, la justesse de son discours, le style de sa plume, la singularité de son parcours, le courage de sa liberté ?

Lisez ce livre : vraiment, vous vous rendrez un grand service ! C’est de l’émerveillement en barres !

Quand vous allez le refermer, je vous promets que vous allez tous signer la pétition pour l’adaptation de ce livre sur grand écran 😉

Et quelle meilleure finalité pour l’histoire de cet aveugle que de se transformer en Art lumineux par excellence : du cinéma ?…

 

 

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2 commentaires Ajoutez le votre

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